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Article Publication logo October 24, 2021

Déforestation au Cameroun : à qui profitent les cimes ?

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People gathered at Simien Mountains National Park. Ethiopia, date unknown.
Anglais

Since the 1960 and 1970s, in several parts of Africa, international western organizations have...

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Le chantier de la future chefferie de Yingui, au milieu de la forêt d'Ebo au Cameroun, en mars. Image de Nacim Chikh. Cameroun, 2021.

Retranchés dans la moiteur sombre d’un maquis, les patriarches observent les plus jeunes s’entasser anarchiquement dans les minibus, au milieu du tintamarre qui anime le quartier de PK12, à la sortie de Douala. «Pour la plupart, c’est la première fois de leur vie qu’ils se rendent au village, s’amuse Elysée, un quinquagénaire en costume veston bleu impeccable. C’est pour eux qu’on organise le festival. Pour qu’ils reconstruisent leur lien avec nos traditions et la forêt.»

Pour sa troisième édition, le festival de la culture banen, un peuple autochtone du Cameroun, s’est installé à Yingui, village à une centaine de kilomètres à l’est de la capitale économique du pays, à la lisière de la forêt d’Ebo. Ce choix ne doit rien au hasard : cette forêt primaire de plus de 140 000 hectares est au cœur d’une bataille juridique et politique depuis plus d’un an. D’abord condamnée à être exploitée dans le cadre d’une Union forestière aménagée (UFA), elle est en sursis depuis le retrait par le gouvernement, en août 2020, du décret ouvrant la voie à la commercialisation de ses ressources. «C’est notre mobilisation qui a payé ! se félicite Madeleine Johnson, ethnobotaniste installée en France et organisatrice du festival. Les élites banens, aussi bien ici qu’en Europe, ont multiplié les initiatives quand la forêt est passée de “bien d’utilité publique” à “future concession privée”. Il ne faut pas relâcher la pression, il faut occuper la forêt pour rendre impossible une nouvelle volte-face», appelle-t-elle dans un sourire permanent, alors que le projet de privatisation est seulement suspendu.


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Au festival de la culture banen à Yingui en février. Image de Nacim Chikh. Cameroun, 2021.

«Réinvestir» les terres

A mesure que le convoi s’éloigne des routes goudronnées pour s’enfoncer dans la forêt dense, les essences de bois tropicaux saturent l’air et embaument les véhicules. La piste de terre est parsemée de trous béants qui obligent les minibus à slalomer au ralenti. Les pilotes les plus dégourdis engloutissent la centaine de kilomètres pour rejoindre Yingui en quatre heures. «Il y a vingt ans, cette route prenait à peine deux heures. Mais les grumiers [camions servant au transport du bois, ndlr] enfoncent tout sur leur passage, détruisent les ponts et disparaissent vers Douala pour exporter leur bois», peste l’un des chauffeurs en manœuvrant son volant récalcitrant. Parti vers 17 heures, le convoi atteint finalement Yingui passé 1 heure du matin, déversant une centaine de festivaliers hagards sur la place du village transformée en scène pour l’occasion. La plupart découvrent pour la première fois la terre natale de leurs ancêtres.

Pendant des siècles, le peuple banen a vécu en harmonie avec la forêt. Une estimation de 1956 faisait état de 22 000 personnes, réparties en une quarantaine de villages à l’intérieur de la forêt d’Ebo. Il a vu son destin basculer en 1960, lors de la guerre du Cameroun. Les troupes de Ruben Um Nyobe, indépendantiste à la tête de l’Union des populations du Cameroun, acculées par les forces du nouveau gouvernement d’Ahmadou Ahidjo soutenues par l’armée française, se retrouvent contraintes au repli, notamment dans la forêt d’Ebo. Les troupes gouvernementales obligent alors les Banens à abandonner leur village pour laisser place aux bombardements de napalm et à la chasse aux révolutionnaires retranchés en brousse. La communauté se retrouve morcelée. Une partie investit les villages limitrophes, une autre s’enfonce au centre du pays, une dernière part pour Douala et Yaoundé, les deux grands centres économiques et politiques du pays. Sans jamais revenir. «C’est pour réparer cette fracture forcée que ce festival existe, s’émeut Madeleine Johnson. Les Banens doivent réapprendre leurs coutumes, réapprendre à vivre en harmonie avec la forêt. Tant qu’ils ne reviendront pas l’occuper, elle sera en danger.» «Sans ses résidents, la forêt est condamnée à sombrer dans l’exploitation commerciale», met de son côté en garde le maire du village, exhortant les jeunes Banens à «réinvestir» les terres.

Malgré les messages d’unité affichés tout au long des célébrations, la plupart des habitants du village se sont tenus à l’écart des festivités. Balladur, fils de chef traditionnel, n’avait pas le cœur à la fête. «Tous ceux qui sont venus se fichent de nos conditions de vie. Aucun de nos leaders ne vit ici. Le maire repart à Douala gérer ses affaires. Il s’oppose au projet d’UFA, mais c’est surtout pour garder le contrôle des forêts communautaires qui lui rapportent gros grâce au commerce du bois et aux autorisations d’exploitation qu’il monnaye, dénonce le jeune, grand et fin. La réalité, c’est que nous sommes nombreux à vouloir du projet d’UFA ici. Mais seules les élites banens sont écoutées par le pouvoir. Nous attendons que les puissants aient fini de se battre avec notre destin.»


La route, presque impraticable, qui traverse la forêt d’Ebo. Image de Nacim Chikh. Cameroun, 2021.

«Nous, on souffre»

En sortant de Yingui, des explosions font sursauter. «Ce sont les arbres qui brûlent», explique Emmanuel, un des chauffeurs, casquette «Black Lives Matter» sur le crâne. Avec Balladur, il nous accompagne aux portes de la forêt d’Ebo, dans le village de Ndoungue. Le long de la piste en terre rouge, un dense feuillage laisse place par instants à des clairières de cendres, où quelques flammes continuent de consommer la verdure. «Les villageois font ça pour faire repousser les arbres ou planter des bananiers», éclaircit Balladur. Après une bonne heure de piste accidentée, on aperçoit les quelques petites maisons de bois, certaines peintes de couleurs, de Ndoungue.

Daniel Ndamba et André Mouam, doyen du village, viennent de rentrer des champs. Ils cultivent «cacao, plantain, citrons, palmiers à huile» dans le coin. Assis sur des bancs de bois, à l’abri du soleil de plomb, le premier, représentant de l’autorité dans ce village d’une centaine d’habitants, s’excuse pour son jean déchiré et ses bottes en caoutchouc. «Ici, c’est le seul village qui est resté pendant la guerre, les maquisards ne sont jamais venus. Avant, notre peuple était comme un grand village, mais la guerre nous a détruits en nous dispersant. Les autres maisons sont devenues forêts.»

Les deux agriculteurs sont eux aussi favorables à l’exploitation commerciale de la forêt. «Les Banens de Douala vivent bien là-bas. Nous, on souffre», lâche Daniel Ndamba, crâne rasé et un t-shirt à la gloire du président Paul Biya sur les épaules. Il accuse ses leaders de s’opposer au projet uniquement pour préserver leurs intérêts financiers dans les plantations déjà existantes, qui se verraient sinon concurrencées. Une femme, assise à côté d’eux, acquiesce. André Mouam l’assure, lors des discussions sur le projet d’exploitation forestière, personne n’est venu les consulter. Ni les exploitants, ni les autorités, ni les ONG. «Les élus de Yingui oublient les gens du village. Ils ne veulent pas savoir que nous sommes les gardiens de la forêt. Les élites viennent donner des sacs de riz et du savon en disant que cela vient des Européens, mais ils gardent l’argent», lâche Daniel Ndamba.


La place du village de Ndoungue. Image de Libération. Cameroun, 2021.

Pourquoi l’UFA est-elle si importante pour eux ? La réponse tient en un mot : la route. «Nous en avons besoin pour faire circuler notre plantain jusqu’à Douala, reprend Daniel Ndamba. La piste est tellement mauvaise qu’une seule voiture passe par semaine. Parfois, notre plantain finit par pourrir sur place.» Pas d’eau courante, pas d’accès aux soins, pas d’éclairage. Les habitants rêvent d’un «développement», qui selon eux serait favorisé par l’exploitation de la forêt. Les entreprises du bois seraient obligées de transformer la piste en une vraie route, puis de l’entretenir. Une route goudronnée serait aussi la promesse de nouveaux emplois dans les entreprises pour les jeunes désœuvrés. «On vit de la chasse, on est prêts à arrêter s’il y a l’UFA», revendique André Mouam qui y voit aussi un moyen de vendre plus de produits agricoles.

Dégâts collatéraux

Le village s’est d’ailleurs opposé au projet de parc national pour la forêt d’Ebo qui a émergé il y a quelques années, avant d’être écarté. «Ça devait commencer là, explique le doyen en montrant du doigt une zone de forêt dense au-dessus du village. Mais les ONG voulaient nous donner 300 000 CFA [457 euros] par an. C’est ridicule.» En chœur, les deux hommes lancent : «La forêt est vierge. Alors pourquoi ne pas ouvrir une zone à l’exploitation du bois, si cela bénéficie aux habitants ?»

«Les populations sont les dégâts collatéraux des politiques de conservation. Les ONG veulent que les gorilles vivent mieux que les hommes.»—  Jean Beas, ex-maire de Yingui et ancien président du syndicat national des exploitants de bois

«Nous n’omettons pas que les populations locales ont besoin d’activités pour augmenter le niveau de vie, assure Ranèce Jovial Ndjeudja, représentant de Greenpeace Afrique au Cameroun, une des ONG qui a défendu l’arrêt du projet d’UFA. Mais ce n’est pas par l’exploitation forestière industrielle qu’elles y arriveront. On l’a vu dans d’autres zones au Cameroun, où l’exploitation n’a pas permis de réduire la pauvreté. On veut que les populations aient le contrôle de la forêt pour développer leurs activités, que ce soit l’écotourisme ou la commercialisation d’autres produits forestiers», comme les fruits, les plantes médicinales ou les champignons. Et de reconnaître : «Il nous semble juste que les communautés puissent être consultées de manière directe, sans représentant. Parfois les élites ou les chefs traditionnels peuvent prendre des décisions en désaccord avec la population.» Pourtant, les villageois affirment que l’ONG n’a pas tenté de les consulter.

A Yingui, l’ancien maire et ex-président du syndicat national des exploitants de bois, Jean Beas, fait écho aux positions des habitants de Ndoungue. «Les populations sont les dégâts collatéraux des politiques de conservation. Les ONG veulent que les gorilles vivent mieux que les hommes», assène-t-il, tout juste sorti de son champ de palmiers une machette à la main. Pour lui, une solution pourrait permettre d’apporter des revenus aux habitants tout en garantissant la protection de la forêt : la création d’un projet de compensation carbone. «C’est une affaire en or», assure-t-il. Très populaire auprès des grandes entreprises occidentales, ce dispositif soutenu par la Banque mondiale et le programme onusien pour l’alimentation et l’agriculture permet d’acheter des crédits carbone pour contrebalancer les émissions de gaz à effet de serre. Mais de nombreux travers ont été observés depuis plus de vingt ans.

Pas d’illusions

«Cela peut être intéressant si des mécanismes permettent aux communautés de bénéficier des revenus, estime Ranèce Jovial Ndjeudja. Mais notre sentiment est que les dispositifs liés au marché carbone sont des attrape-nigauds pour les communautés, qui se retrouvent coincées dans un processus sur lequel elles n’ont aucun contrôle et sont obligées d’implémenter des activités avec lesquelles elles ne sont pas familières», met en garde le représentant de Greenpeace, qui plaide pour une reconnaissance légale de «la propriété coutumière des communautés sur leurs ressources», afin qu’elles puissent les gérer elles-mêmes.


A droite, Daniel Ndamba et au centre, André Mouam, tout deux doyens du village de Ndoungue. Image de Libération. Cameroun, 2021.

Ekwoge Abwe, directeur du Ebo Forest Research Project, est un des fondateurs des Amis des gorilles, association qui revendique travailler avec des habitants «volontaires» pour surveiller les gorilles et chimpanzés dans la forêt d’Ebo. «Bien sûr que les humains sont plus importants que les gorilles, argue le primatologue face aux accusations des villageois. Mais ce n’est pas notre rôle d’apporter de la nourriture et des boissons aux habitants. Nous leur avons déjà donné des semences et les avons aidés à monter des projets agricoles.»

Ces divergences d’intérêt laissent le statut d’Ebo dans des limbes administratifs. Selon Ranèce Jovial Ndjeudja, des consultations ont été organisées le début de l’année «au niveau de la présidence de la République où des membres de la communauté banen ont été invités à faire valoir leur point de vue. On imagine qu’à l’issue de ce processus, une décision sera prise». A Ndoungue, on ne se fait pas d’illusions. Une femme allongée négligemment sur un banc murmure : «Ce sont les Banens de Douala qui vont gagner. Ils ont l’argent. On est seuls ici, il n’y a que Dieu.»