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Article Publication logo November 7, 2021

Forêt «durable» : en Ouganda, les mauvais plants de Green Resources

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People gathered at Simien Mountains National Park. Ethiopia, date unknown.
Anglais

Since the 1960 and 1970s, in several parts of Africa, international western organizations have...

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La firme norvégienne, qui s’est vu accorder en 1989 une partie de la forêt de Bukaleba pour en faire une plantation écologique, est de plus en plus critiquée. Au nom de la compensation carbone, des populations ont été chassées de leurs terres et leurs sols pollués.


Villagers cutting wood in the Bukaleba forest in July. Image taken by Nacim Chikh. Uganda, 2021.

Wamuko Idi, vieil homme au visage tanné, se lève, s’appuyant sur le dossier de sa chaise comme à une canne, et lance, son mince corps tremblant de colère : «Le gouvernement nous a dit de planter les arbres, on a acheté les graines, puis l’entreprise est arrivée et on nous a forcés à partir. C’est aussi nous qui avons fait le désherbage avant qu’ils nous chassent.» Son flot de paroles est presque continu : «Ils ne nous ont donné aucune compensation. Maintenant, leurs agents de sécurité frappent les femmes et les enfants qui veulent aller dans la forêt. J’ai des proches qui sont en prison pour avoir ramassé du bois de chauffage. Nous n’avons quasiment pas de terres pour survivre. Nous avons besoin d’aide…»

Autour de lui, la dizaine de villageois réunis à l’ombre d’un grand manguier acquiescent. Pendant plus d’une heure, les témoignages s’enchaînent. Des récits de violences, de pauvreté, de sentiment d’injustice. Kinbu, 6 000 habitants, à quelques pas du lac Victoria, dans l’est de l’Ouganda, résonne d’une même histoire de souffrance depuis 1989, année où l’entreprise norvégienne Green Resources, via sa filiale locale Busoga Forestry Company (BFC), s’est vu accorder par le gouvernement une partie de la forêt de Bukaleba pour en faire une plantation à la gestion revendiquée comme «durable». Les populations sont alors repoussées en bordure de la forêt. Certains réussissent à acheter quelques lopins de terre mais, les années faisant, ils deviennent trop étroits pour nourrir tout le monde.

Discrètement, deux femmes rejoignent l’assemblée, s’asseyent dans l’herbe. La plus jeune, qui donne le sein à son bébé, assure avoir été elle-même victime des agents de sécurité qui protègent la plantation : «Nous n’avons plus rien à manger. Nous sommes obligés d’aller dans la forêt. Une fois, ils m’ont couru après, je me suis blessée en tombant. Ils ont aussi déjà arrêté certains de mes enfants.» Sa voisine, une veuve en robe traditionnelle qui peine à marcher, est une de celles qui, il y a plus de trente ans, ont planté les graines de la forêt qui leur causent tant de problèmes. Elle raconte, le regard dur : «Nous espérions en tirer des revenus. Mais rien. Je n’ai nulle part où cultiver maintenant.»


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Communication léchée

En trois décennies, ces semences plantées avec espoir ont accouché d’un cauchemar. En pénétrant sur les terres contrôlées par Green Resources, le choc est brutal tant l’artificialité des lieux dérange. Les plantations de cannes à sucre qui accompagnaient la route jusque-là laissent place à des rangées qui semblent infinies de pins et d’eucalyptus alignés géométriquement. Au milieu des troncs rectilignes, pas un animal, très peu d’insectes et souvent pas de végétation. C’est la méthode Green Resources.

Implantée en Tanzanie et au Mozambique, la compagnie norvégienne revendique la gestion de 38 000 hectares de forêts, et se félicite de l’implication et du développement des communautés locales. Derrière la communication léchée reprenant les discours de préservation de la biodiversité et du climat, l’entreprise aux 2 500 employés impose en réalité une monoculture intensive, dans un but purement lucratif. Green Resources est en effet un des pionniers en Afrique de la vente des crédits sur les marchés carbone. L’entreprise met en avant ses labels environnementaux pour vendre ses produits et obtenir des financements sur les marchés internationaux.

Comment s’y prend-elle ? La firme norvégienne calcule les quantités de dioxyde de carbone que leurs forêts permettent de stocker dans le sol et transforme ces émissions en quotas qui sont ensuite vendus en fonction d’un prix du CO2 variant à l’échelle mondiale.

La compensation carbone est un des grands sujets du moment dans la sphère climatique. Et est au cœur des négociations de la COP26 à Glasgow. Nombreux sont les pays et les entreprises qui espèrent racheter des crédits pour atteindre leurs objectifs en termes d’émissions de gaz à effet de serre.

Litiges non réglés

Green Resources a été un des premiers à se lancer sur ces marchés carbone encore balbutiants qui ont été depuis largement critiqués et sont en cours de réforme. En 2014, le think tank américain Oakland Institute dénonçait déjà, dans un rapport, les pratiques de l’entreprise norvégienne en Ouganda. En mars 2020, c’est l’Agence suédoise de l’énergie qui décidait de cesser d’acheter les crédits carbone de Green Resources émis pour son autre plantation ougandaise de Kachung, avançant des litiges non réglés avec les populations locales.

Malgré cela, en 2020, l’entreprise a réussi à gagner 40 000 dollars sur ses trois projets carbone, en Ouganda et en Tanzanie. Les communautés ont-elles pu bénéficier de ce gain permis grâce à l’expropriation de leurs terres ? Dans son rapport d’activité de 2020, l’entreprise assure que «10 % des recettes des ventes carbone seront investies dans les communautés autour de ces projets carbone».

Interrogé par Libération, son PDG, Hans Lemm, affirme que cette redistribution est réalisée via un fonds social : «Toutes les communautés autour du projet ont un compte commun avec l’entreprise où une somme annuelle est transférée, en plus d’un revenu additionnel dérivé de la vente des crédits carbone. Le paiement le plus récent a été fait en juin 2021, de 25 847 dollars», assure le responsable, sans préciser à qui l’argent a été envoyé.

Produits chimiques

Cette coquette somme, les habitants et chefs de communauté à qui nous avons parlé ne semblent jamais avoir vu la couleur. D’ailleurs, aucun n’avait entendu parler de «crédits carbone» ou de «compensation CO2». Ils en auraient pourtant bien besoin. Au village de Walimbe, sur les rives du lac Victoria, la plupart des bateaux de pêche sont à l’arrêt. «Green Resources répand des produits chimiques dans les plantations d’arbres. On pêche du poisson malade, immangeable», regrette Maganda Sulit, un homme au visage mince installé dans la pénombre du seul boui-boui du village.

Ce que confirme David Kureeba, membre de l’Association nationale des professionnels de l’environnement, qui a mené plusieurs campagnes en faveur des populations de la zone, selon qui «des produits chimiques épandus pour protéger les arbres ont fini dans le lac Victoria, où des poissons sont pêchés. Le problème réside dans le commencement du projet, qui a évincé les gens de l’endroit dont ils dépendaient pour vivre», estime le responsable.Sur son site, Green Resources confirme répandre dans la plantation du glyphosate et de l’imidaclopride, un pesticide de la famille des néonicotinoïdes, tous deux dévastateurs pour la biodiversité.

«Au début, l’entreprise a dit qu’elle travaillerait avec les pêcheurs, qu’on aurait accès à des terres agricoles car cultiver rapporte plus que le poisson. Mais en 2012, le système a été arrêté et on a été chassés», reprend Maganda Sulit. «Tout l’accès à la nourriture nous est coupé. Notre bétail meurt de maladies, nos petites plantations cachées dans la forêt sont arrachées. Et si l’on tente de chasser ou de cueillir dans la forêt, les gardes nous arrêtent et nous frappent», renchérit Steven Makeli, un pêcheur en chemise blanche immaculée.

Travail des enfants

Démunis, les villageois s’accrochent à une promesse du président du pays, Yoweri Museveni, arrachée après une forte mobilisation, en 2011. Le leader du régime en place depuis 1986 a promis aux populations de Bukaleba 500 hectares de terre arable au sein de la forêt pour compenser les pertes de la communauté. Mais depuis, les habitants attendent toujours. «Nous avons mobilisé des avocats, nos élus interpellent le gouvernement, mais rien. Aux dernières nouvelles, les terres devaient nous revenir en mars, alors on attend, encore. Mais de toute façon, cela ne suffirait pas à nourrir tout le monde», peste Steven Makeli. Depuis l’installation du groupe norvégien, la population de la zone a explosé en raison d’une natalité galopante, augmentant la tension sur les ressources naturelles.

La mort lente de la pêche et l’agriculture autour du lac a poussé les jeunes générations dans une grande précarité. «Les vols se sont dans un premier temps multipliés, regrette Mary Namono, jeune femme pleine d’énergie en tailleur zébré, conseillère du village chargée de la précarité. Tout le tissu social est affecté. 70 % des femmes sont des mères isolées qui ne peuvent pas envoyer leurs enfants à l’école, car cela coûte trop cher. Comme elles ne peuvent pas pêcher, elles sont obligées de se reposer sur des pêcheurs de passage pour survivre.»

Quelques villageois ont malgré tout réussi à collaborer avec Green Resources. A quelques encablures du lac, des femmes et des hommes de tout âge s’affairent à défricher un coin de forêt bientôt vierge. Les troncs d’eucalyptus s’entassent au bord de la route au rythme des machettes qui séparent petits bois et brindilles. «Je travaille ici tout l’été, ça rapporte un peu pour ma famille», explique dans un rire une pré-ado en faisant tournoyer sa hache. Interrogée sur le travail d’enfants sur ses terres, la compagnie norvégienne répond : «Le ramassage de bois est considéré comme une tâche de la vie quotidienne pour les enfants en Ouganda.»

Fonds d’investissement

Leur matériel, rudimentaire et vétuste, détonne face aux pick-up dernier cri qui patrouillent dans la forêt. Green Resources a fait de la sécurité de son opération une priorité. Ses gardes privés, avec l’aide des forces gouvernementales, sont accusés de faire leur loi en toute impunité. «Les gardes n’hésitent pas à tabasser ceux qu’ils attrapent dans la forêt, avec la bénédiction des autorités de la région. Certains rentrent blessés, des femmes ont été violées», dénonce Steven Makeli.

La société norvégienne se défend de toute approche sécuritaire vis-à-vis des villages alentour : «La coopération et la coexistence paisible avec les populations locales sont extrêmement importantes pour nous, se défend le PDG du groupe. Si nos équipes ne respectent pas la loi, les communautés peuvent porter plainte. Nous avons systématiquement pris des sanctions lorsque des faits nous ont été rapportés.»

Le cas de l’implantation de Green Resources en Ouganda aurait pu servir de leçon sur les risques que représentent ce type de projets censés être bénéfiques pour l’environnement. Pourtant, l’histoire semble sur le point de se répéter. Le Fonds vert pour le climat, organe international de financement auquel la France a abondé 1,548 milliard d’euros et pris la coprésidence cette année, a accordé, en mars 2020, 25 millions de dollars à Arbaro (plus de 21 millions d’euros), un fonds d’investissement basé au Luxembourg dont les pratiques ont été dénoncées à plusieurs reprises par des ONG. Cet argent public a permis de lever des financements privés pour un total de 200 millions de dollars. Le projet ? Implanter des plantations forestières ayant pour but de faire de la compensation carbone dans sept pays parmi «les moins développés» dont… l’Ouganda.