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Article Publication logo novembre 17, 2021

Au Kenya, des autochtones pourchassés au nom de la «protection de la nature»

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Auteurs:
People gathered at Simien Mountains National Park. Ethiopia, date unknown.
Anglais

Since the 1960 and 1970s, in several parts of Africa, international western organizations have...

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Prospela Kirotich, dont le mari David a été tué par le KFS, avec ses enfants dans sa maison vétuste, loin de tout. (Nacim Chikh )

Taiseux, carrure large, Elias Kimaiyo est de premier abord peu avenant. L’homme de 40 ans est un pilier pour les Sengwers, un peuple autochtone traditionnellement chasseur-cueilleur vivant dans les montagnes du nord-ouest kényan. En cette fin juillet 2021, à plus de 3 000 m d’altitude, le froid mordant de l’extérieur s’immisce à travers les murs d’un restaurant de Kapyego, village perché sur les hauteurs des Cherangany Hills, et l’odeur de la cuisine au charbon sature les narines. Dans une petite salle sombre au fond de l’établissement, le fermier livre son histoire, qui se déroule en 2017. «J’étais dans la forêt [d’Embobut, ndlr], j’avais attendu le départ des gardes du Service kényan des forêts [KFS] pour sortir. Mais quelqu’un m’a dénoncé, j’ai alors vu débarquer plusieurs gardes qui ont essayé de me tirer dessus. J’ai couru. J’ai fini par tomber, me brisant le genou sur une souche. Ils m’ont frappé et m’ont cassé l’épaule.»


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L’homme, qui défend les intérêts de son peuple sur son temps libre, fait défiler sur son portable une photo de la radio de son bras droit, où l’on voit clairement des vis lui tenant en place l’articulation. Il a perdu toute force dans le membre et son genou endommagé lui donne une démarche claudiquante. «Ils ont fui avec toutes mes affaires, mon ordinateur, et m’ont laissé là, par terre.» Heureusement, un membre de la communauté entend les coups de feu et vient le trouver pour l’emmener à l’hôpital. «J’ai déposé plainte contre le KFS, la procédure est en cours», affirme Elias Kimaiyo.


Elias Kimaiyo (à gauche) et Margret Murkomen, deux sengwers victimes à répétitions des exactions du Kenyan Forest Service. (Nacim Chikh).

Une action en justice pour lutter contre les évictions des autochtones est lancée depuis 2013

Elias fait partie des nombreux Sengwers, parmi les 33 000 habitants la région, qui vivent encore clandestinement dans la forêt d’Embobut. Le KFS, soutenu par l’Etat, interdit l’entrée sur ces 22 000 hectares, car ils sont classés comme aire protégée depuis 1954. Le peuple dont la culture ancestrale est intrinsèquement liée à la forêt en a été évincé depuis les années 90, accusé de participer à la destruction du milieu par sa pratique de la chasse et de la cueillette, sans compensation financière qui permettait d’acheter de nouvelles terres. Alors, certains sont revenus construire leurs huttes à l’intérieur de la forêt malgré l’interdiction.

«C’est une criminalisation de ce qu’on fait depuis des temps ancestraux, c’est-à-dire vivre en harmonie avec la forêt par la chasse et la cueillette durable»—  Margret Murkomen, une Sengwer qui a vu sa hutte brulée par les agents du Service kényan des forêts

«Le KFS vient et brûle systématiquement nos maisons, raconte Elias Kimaiyo. On les reconstruit en matériaux faciles parce qu’on sait qu’ils vont revenir les brûler.» Plusieurs autres personnes confirment avoir été victimes de ces pratiques. Margret Murkomen, 46 ans, des pommettes bombées surplombant un paisible sourire, raconte même s’être réfugiée, un jour de 2019, dans une grotte avec ses enfants : «Le KFS est venu et a mis le feu à toutes nos affaires. Nous n’avions plus rien.» Son mari serait devenu aveugle à cause de la fumée des incendies. «C’est une criminalisation de ce qu’on fait depuis des temps ancestraux, c’est-à-dire vivre en harmonie avec la forêt par la chasse et la cueillette durable», lâche celle qui affirme avoir vu sa hutte brûler près de vingt fois. Elle marque une pause : «En 2016, j’ai donné naissance à un bébé mort né. Nous vivions alors dans une hutte proche des cimetières ancestraux. Mais le KFS a refusé que nous sortions de chez nous. Nous avons dû passer un mois à vivre avec le corps…»

Les agents de ce service d’Etat, créé en 2005 pour protéger les forêts nationales, et qui n’a pas souhaité répondre à nos questions, sont accusés, notamment par Amnesty International, de perpétrer ces attaques en toute impunité. Cette entreprise d’Etat assez opaque – impossible de savoir qui la finance, ou même le nombre de ses agents – se défend en affirmant appliquer la loi. Elias Kimaiyo ouvre une application sur son portable, consacrée à la Constitution kényane. Il y pointe l’article 63-2 accordant aux «chasseurs-cueilleurs» l’accès aux terres communautaires. C’est sur cette base qu’avec d’autres leaders de la communauté des Sengwers, il a lancé en 2013 une action en justice pour contester les évictions. En mars 2021, la cour d’appel d’Eldoret a tranché en leur faveur, exigeant dans une ordonnance conservatoire la suspension des expulsions en attendant la décision en appel. En première instance, le tribunal avait considéré que les terres en question ayant été classées «forêt nationale» par l’administration coloniale britannique en 1954, puis «forêt centrale» en 1964, un an après l’indépendance du pays, ne pouvaient être utilisées en propriété communautaire.

Une politique de protection de l’environnement aux relents ségrégationnistes

Comme souvent sur le continent africain, la situation est intrinsèquement liée à l’histoire du colonialisme. Sur les fertiles montagnes bordant la forêt d’Embobut, s’étendent de nombreux champs accaparés par les colons anglais aux Sengwers. Après l’indépendance du pays en 1963, les autorités perpétuent une politique de protection de l’environnement aux relents ségrégationnistes, considérant les peuples autochtones comme des menaces, alors que ces derniers vivent sur ces terres depuis des siècles. En 1977, le gouvernement interdit ainsi la chasse dans la zone. S’ensuivent les premières arrestations d’habitants qui chassaient traditionnellement. Puis, dans les années 90, les expulsions commencent.

Sur une moto sautillant sur les routes de terre, Elias Kimaiyo nous emmène voir la forêt. Selon lui, le KFS ne fait rien concrètement pour conserver les écosystèmes d’Embobut, si ce n’est les évictions. On entre dans la réserve sans s’en rendre compte. Ni barrières ni panneaux pour en indiquer les limites. Du haut d’une colline s’offrent à la vue de grandes étendues d’herbes rases où paissent des moutons et poussent difficilement des arbres décharnés. Au loin, on aperçoit tout de même un couvert forestier. «Avant, il y avait des bambous naturels ici. Mais ils ont été coupés par des Sengwers et d’autres communautés pour faire des maisons ou mangés par les animaux. C’est une plante qui se régénère très mal toute seule. Dans ma ferme, j’utilise des techniques traditionnelles pour les aider à pousser, décrit Kimaiyo. Le KFS ne met rien en place pour redonner vie aux forêts de bambous.»

Le guide pointe des huttes, d’abord invisibles à l’œil non habitué, se fondant dans le décor. Les troupeaux, comme les habitations de terre et de branches, sont illégaux. Si bien que quand on s’approche de l’une d’elle, plusieurs silhouettes s’enfuient en courant. «Ils ont dû croire qu’on était du KFS», suppose Elias Kimaiyo. Autour de l’habitation poussent des bosquets touffus de bambous en pleine forme. «Vous voyez qu’on est capable de préserver nous-mêmes la forêt !» Il regrette aussi que les écoles communautaires aient été fermées dans la forêt. «Notre langue est maintenant menacée.»

Le Kenya Forest Service est incapable d’endiguer la déforestation

Le KFS n’a pas modifié ses pratiques bien qu’en 2018 une task force présidentielle a abouti à des critiques acerbes de sa gestion des forêts du pays : «Dans les récentes années, les forêts du Kenya ont été réduites à un rythme alarmant d’environ 5 000 hectares par an. Cela a conduit à une baisse annuelle estimée de la disponibilité en eau d’environ 62 millions de mètres cubes, se traduisant par des pertes économiques de 19 millions de dollars [16 millions d’euros].» Et de pointer la responsabilité du KFS : «La direction du Kenya Forest Service a été incapable d’endiguer [la déforestation] et, dans certains cas, y a directement participé par une corruption et des abus de pouvoir rampants et systématisés. Ils ont systématiquement pillé nos châteaux d’eau et portent la responsabilité de pousser notre environnement au bord du précipice.»

Les retours à répétition des Sengwers dans la forêt ont abouti à un événement tragique. Prospela Kirotich vit recluse avec ses neuf enfants dans deux minuscules baraques, au sommet d’une colline austère. Un silence pesant règne sur les lieux, seulement troublé par le chant des coqs qui vagabondent autour de l’habitation. C’est le jour de la rentrée des classes, mais aucun des enfants n’est à l’école, faute de moyens. «Ma vie a basculé à la mort de Robert, mon mari», explique Prospela Kirotich d’une petite voix aiguë. «Le 16 janvier 2017, j’étais ici, à m’occuper de la maison, quand des cousins sont revenus avec son corps, se souvient-elle. Ils étaient partis faire paître des vaches dans la forêt. Ils sont tombés sur le KFS, qui leur a tiré dessus.» Faute d’accès aux terres ancestrales, l’homme est enterré sur place, aux abords de la maison. Au fil des évictions successives, la famille de Prospela Kirotich, enceinte au moment de la tragédie, s’est retrouvée éparpillée dans la région, l’isolant des circuits de solidarité pouvant lui permettre de rebondir. Le KFS nie toute implication dans la mort de l’éleveur mais sa femme espère encore obtenir justice et des aides de l’Etat. «Tout notre bétail a été perdu, je n’ai plus les moyens d’habiller mes enfants ou de les éduquer. C’est le KFS qui a détruit notre vie, c’est le KFS qui devrait maintenant payer pour nos besoins. Mais la justice est trop lente : en attendant sa décision, les enfants restent là, à ne rien faire.»

L’UE s’est retirée d’un programme de protection des réserves d’eau au Kenya

La mort de son mari a tout de même obligé les bailleurs internationaux de l’agence kényane à réagir. Vingt-quatre heures après la disparition de Robert Kirotich, l’Union européenne (UE) retirait son financement du programme WaTER (Water Towers Protection and Climate Change Mitigation and Adaptation). Ce projet pharaonique de 31 millions d’euros pour son volet kényan lancé en 2016, devant durer quatre ans, visait à «améliorer la qualité des écosystèmes en augmentant la couverture forestière et en perfectionnant la gestion des ressources naturelles». L’objectif «d’améliorer l’accès pour les communautés locales aux ressources naturelles et agricoles des forêts» est très vite devenu un simple fantasme de bureaucrates pour les Sengwers.

«Au début du projet, nous avons alerté les instances de l’UE sur les violations répétées de nos droits humains fondamentaux, les arrestations arbitraires et les évictions forcées, reprend Elias Kimaiyo. Une équipe a été envoyée sur place. Pendant leur inspection, le KFS s’est bien tenu. Mais dès leur départ, ils nous ont fait payer d’avoir parlé.» C’est après cette visite qu’il dit avoir été blessé au genou et à l’épaule.

Bien que les subsides étrangers se soient amenuisés, le président, Uhuru Kenyatta, en bon élève onusien, continue d’afficher sa volonté d’atteindre les 10 % de couverture forestière sur son territoire contre 7,4 % aujourd’hui. Et le KFS, lui, garde la mainmise sur les forêts kényanes, où les situations de conflit avec les populations se multiplient. «Notre principal terrain de lutte maintenant, ce sont les tribunaux, pour contester chaque décision que nous jugeons attentatoire à nos droits», résume Elias Kimaiyo. En nous quittant dans l’aube d’Eldoret, il repart au tribunal. Un Sengwer est jugé pour avoir pénétré illégalement dans la forêt. Une bataille de plus dans ce conflit sans fin.