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Article Publication logo novembre 30, 2021

On Nous Prive De Nos Terres: En Inde, Des Peuples Victimes De La Reforestation

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Anglais

To fight climate change, India claims it is increasing its forest cover. But the control mechanism...

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Devjit Nandi aide les populations tribales à faire valoir leurs droits face au Campa, en Inde. Image de Côme Bastin. Inde, 2021.

Sous la canopée, une araignée géante attend sa proie sur sa toile, des papillons multicolores virevoltent entre les plantes, un ruisseau coule doucement parmi les arbres. Un paysage unique, amené à disparaître. C’est ici, au cœur de la forêt de Mollem, dans le sud de l’État de Goa (Inde), que le célèbre environnementaliste Rajendra Kerkar nous a donné rendez-vous. «Cette jungle compte des centaines de milliers d’arbres, qui produisent de l’oxygène, font baisser les températures et hébergent la vie sauvage. Pourtant, elle est aujourd’hui menacée», assure-t-il, faisant face à la chaîne de montagnes des Ghâts occidentaux, qui marque la frontière de cet État et dont la biodiversité est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco.

En 2020, au beau milieu de cette forêt primaire, le gouvernement indien a donné le feu vert à la construction d’une ligne à haute tension, d’une autoroute et à l’élargissement d’une ligne ferroviaire (pour acheminer du charbon). Un projet monstre, qui rencontre une forte opposition de terrain, comme de l’ONG Goa Foundation ou du mouvement «Save Mollem» («Sauvons Mollen»), devenu un symbole dans le pays.

La Cour suprême, plus haute institution indienne, a exigé en avril 2021 des études environnementales avant de poursuivre les chantiers. Rajendra Kerkar reste cependant sur ses gardes. «La mousson a fait repousser des buissons, mais nous voyons bien ici le sort qui attend la forêt, décrit-il, depuis l’endroit où les travaux ont commencé et où de très nombreux arbres ont été coupés. Si les travaux d’infrastructures reprennent, 40 000 arbres supplémentaires seront abattus.»


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Une reforestation compensatoire, sans «terres disponibles»

Ce projet dans l’État de Goa n’est qu’un exemple de la déforestation en cours dans le pays. «Depuis l’élection du Premier ministre Narendra Modi, en 2014, nous avons recensé plus de 600 projets validés dans des sanctuaires naturels, où il est normalement interdit de construire, avertit Claude Alvares, président de la Goa Foundation. Les différents comités de contrôles environnementaux sont soumis à une haute pression et priés d’obéir.»

De 2014 à 2018, 120 000 hectares de forêts primaires ont disparu en Inde, selon Global Forest Watch. Durant la pandémie de Covid-19, les régulations environnementales ont été considérablement assouplies au nom de la reprise, comme Reporterre l’a déjà expliqué. Des chiffres qui, s’ils sont loin de ceux du Brésil, révèlent de graves atteintes aux réserves de biodiversité — et de carbone — de l’Inde.


La déforestation à l’œuvre dans la forêt protégée de Mollem, à Goa. Image de Côme Bastin. Inde, 2021.

Dans le même temps, New Delhi s’est engagé en 2015 pendant la COP21 à créer avant 2030 un réservoir végétal à carbone de 2,5 à 3 gigatonnes. Pour tenir ce grand écart, l’Inde mise sur un mécanisme de «reforestation compensatoire». Pour chaque arbre coupé, les entreprises ou agences publiques doivent cotiser au Compensatory Afforestation Fund Management and Planning Authority (Campa). Au moins 7 milliards d’euros auraient ainsi été collectés par le gouvernement indien depuis la création de l’organisme en 2004. D’ici à 2025, le mécanisme doit contribuer à la «Green India Mission», visant à planter (ou restaurer) quelque 100 000 km2 de couverture forestière. Sauf que la quasi-totalité des experts sont sceptiques.

«Le gouvernement de Goa n’a pas utilisé un seul euro pour la forêt»

«Pour compenser la déforestation à Mollem, il a été promis de planter des arbres, raconte Claude Alvares. Mais le Campa de Goa a expliqué qu’il n’avait pas de terres disponibles, et que les arbres seraient donc plantés dans l’État du Karnataka, à côté de Goa. Le gouvernement de Goa a reçu 11 millions d’euros du Campa, et n’en a pas utilisé un seul pour la forêt. À la place, il a acheté des ordinateurs et construit des bâtiments.»

De manière générale, il est impossible d’obtenir des données précises sur l’argent collecté auprès des entreprises par le gouvernement central, l’argent versé au Campa dans chaque État et l’usage qui en est fait sur le terrain. On apprend au travers d’une coupure de presse que le Karnataka a effectivement accepté le principe de planter pour Goa et que 27 millions d’euros sont prévus à cet effet. Mais il n’existe toujours aucune trace de pousse.

«La reforestation est un prétexte pour nous priver de nos terres»

C’est dans le Chhattisgarh, en Inde centrale, que la déforestation est la plus visible. Surnommé l’«Amazonie de l’Inde», cet État compte 40% de son territoire en forêts protégées. Il est toutefois aussi surnommé le «grenier à charbon» pour ses larges réserves fossiles, la coupe d’arbres y bat donc son plein pour satisfaire les besoins de l’industrie minière. En 2019, le Campa du Chhattisgarh a ainsi reçu 675 millions d’euros pour financer la reforestation.

«Il est difficile de traquer les plantations du Campa», avertit Devjit Nandi, directeur de projet pour l’ONG Navrachna, qui défend les droits des populations tribales en Inde centrale. Après six heures de route depuis la ville de Bilaspur, nous tombons néanmoins sur un panneau indiquant que le «Fonds du Campa pour le développement des rivières a planté, sur 25 hectares, 27 500 arbres en 2020».


Vue aérienne de la rivière Zuari, à l’est de la forêt de Mollem, où des arbres ont été coupés pour l’industrie minière. Image de Wikimedia Commons. Inde, 2009.

Le chef du village de Tumadabra, à quelques centaines de mètres, ne décolère pas. «La reforestation est un prétexte pour nous priver de nos terres. Il y avait déjà une forêt ici, dans laquelle nous faisions pousser du millet.» Selon Ram Singh Bagaya, tout a changé pour les tribaux depuis l’arrivée du Campa. «Ils nous ont dit que nous n’avions plus le droit de venir ici et ont planté de l’arbre à teck, qui augmente les températures et assèche les terres.» Enjambant les barrières, Ram Singh Bagaya nous fait visiter la plantation. «Je parie qu’il faut creuser une centaine de mètres avant de trouver de l’eau ici.»


Panneau indiquant que le « Fonds du Campa pour le développement des rivières a planté, sur 25 hectares, 27 500 arbres en 2020. Image de Côme Bastin. Inde, 2021.

Une plantation du Camp dans l’État du Chhattisgarh, en Inde. Image de Côme Bastin. Inde, 2021.

Avec l’aide légale de l’ONG Navrachna, les villageois essaient de faire valoir leurs droits ancestraux sur cette forêt. «C’est très difficile pour les tribaux en Inde en l’absence de titre de propriété», explique Devjit Nandi, pour qui la situation se retrouve dans tout le Chhattisgarh. «D’un côté, on rase des forêts primaires pour ouvrir de nouvelles mines. De l’autre, on fait de la reforestation de mauvaise qualité en s’emparant des terres des plus défavorisés.»

Ce scénario se répète dans le village de Bagdara. Son chef Agnu Singh affirme être en lutte contre le Campa pour sauver sa forêt. «Ils ont coupé des arbres dès 2018 pour faire pousser du teck à la place», décrit-il en désignant des souches. Cette forêt est pourtant essentielle pour les locaux. «Elle fournit de la nourriture, de l’eau, des plantes médicinales, de quoi construire nos maisons, des terres cultivables... On y trouve le mahua, notre arbre sacré, dont on mange les fleurs et dont on tire de l’huile à partir des graines.»

Des accusations niées en bloc par Srinivas Rao, le directeur du Campa pour le Chhattisgarh : «Avant toute plantation du Campa, nous consultons les conseils de village. Nous les rencontrons, leur expliquons le projet et leur demandons quelles espèces d’arbres ils souhaitent. Les villageois sont partie prenante de la reforestation.»

Srinivas Rao assure aussi que toutes les plantations du Campa sont mixtes, tout en reconnaissant une part importante de teck. «C’est une espèce locale des forêts du Chhattisgarh. Elle a une grande valeur, par exemple pour fabriquer du mobilier. C’est donc gagnant sur le plan économique et écologique.» S’il est difficile de vérifier toutes les plantations de l’État, une simple visite dans une grande pépinière dont les graines sont financées par le Campa permet d’observer des plans de teck à perte de vue.


Dans cette pépinière financée par le Campa, le même arbre a perte de vue. Image de Côme Bastin. Inde, 2021.

Gestion opaque

Les signaux d’alerte se multiplient à l’encontre du Campa. 70% des données sur la reforestation seraient incorrectes, selon l’Inspecteur général des forêts, rattaché au ministère de l’Environnement. La Cour suprême a ainsi épinglé le gouvernement central pour avoir détourné des milliards d’euros du Campa. «Même lorsqu’il parvient au Campa, cet argent peut être utilisé pour déplacer des communautés ou acheter des jeeps et des armes aux gardes forestiers», déplore Souparna Lahiri, membre de la Global Forest Coalition et du All India Forum of Forest Movements.

Au-delà de cette gestion opaque, c’est le principe même du Campa qui inquiète. «On laisse croire qu’on peut détruire des forêts en plantant ailleurs, mais jamais une plantation ne compensera une forêt naturelle pour réguler l’environnement et séquestrer le carbone», dit-il. Durant la COP26, l’Inde a ainsi refusé de rejoindre la «déclaration de Glasgow», un engagement à mettre fin à la déforestation et la dégradation des terres d’ici 2030, pourtant ratifiée par le Brésil. Selon le gouvernement indien, la superficie des forêts indiennes aurait augmenté de 1,5% depuis 2014. Une «reforestation» qui cache mal les arbres qui tombent.