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Article Publication logo October 28, 2021

Reforestation compensatoire» en Inde : l’arbre qui gâche la forêt

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Anglais

To fight climate change, India claims it is increasing its forest cover. But the control mechanism...

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Des arbres sont replantés dans l’Etat de l’Uttar Pradesh, le 4 juillet. Image de Rajesh Kumar Singh. Inde.

Le chemin de terre trace une ligne fine au sein de la forêt vierge. De chaque côté, une centaine d’espèces d’arbres étendent leurs branches et feuilles, pointues ou rondes, aux multiples tons de vert. Ces bras végétaux se croisent et surplombent notre route, dans une danse millénaire, tamisant ainsi la lumière et rafraîchissant la lourde atmosphère tropicale. Nous sommes en bordure du sanctuaire animalier de Bhagwan Mahavir, situé dans la forêt primaire de Mollem, au cœur de l’Etat verdoyant de Goa (sud-ouest de l’Inde). Et au milieu de ce cadre enchanteur coule une rivière, bordée d’un majestueux figuier des banians, dont les branches semblent caresser les cieux. «C’est un Ficus benghalensis et il doit être centenaire, décrit, admiratif, Rajendra Kerkar, membre du Conseil national de la faune et spécialiste de cette région forestière, où sa famille vit depuis plusieurs générations. Cet arbre produit des tonnes d’oxygène et c’est sous son feuillage que le Bouddha a atteint l’illumination. Mais aujourd’hui, il est menacé.»


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En avril 2020, en plein confinement causé par la pandémie de Covid-19, le gouvernement fédéral a en effet approuvé trois énormes projets d’infrastructures : l’élargissement d’une ligne ferroviaire et d’une route nationale, ainsi que la création d’une nouvelle ligne à haute tension. Des travaux qui pourraient bientôt saigner cette forêt primaire et entraîner la coupe d’environ 60 000 arbres. La perspective de cette hécatombe écologique a suscité l’indignation dans toute la région, et fait naître une mobilisation exceptionnelle pour «sauver Mollem». Des avocats ont saisi un comité d’experts rattachés à la Cour suprême, qui vient de rendre un avis cinglant contre ce projet. Mais le gouvernement maintient son plan, assurant qu’il est nécessaire pour le développement du pays. Et promettant que cette déforestation sera compensée par la plantation, à un autre endroit, du même nombre d’arbres.

En Inde, cette pratique de «reforestation compensatoire» est supervisée par la Campa (pour «Compensatory Afforestation Fund Management and Planning Authority»). Créé en 2006 et réformé par une loi de 2016, ce mécanisme oblige les entreprises ou organismes publics qui défrichent à financer cette reforestation. Ce système est aujourd’hui au cœur de la stratégie du gouvernement, qui l’utilise pour tenter de marier deux impératifs apparemment contradictoires. D’un côté, déboiser à grande vitesse pour permettre le «développement» du pays – par la construction, entre autres, de 21 nouveaux aéroports et de 23 autoroutes d’une longueur totale de 7 800 kilomètres. De l’autre, respecter l’un de ses trois engagements pris en 2015 lors de la COP21 de Paris : accroître la couverture forestière du pays pour créer d’ici à 2030 un «réservoir à carbone de 2,5 à 3 gigatonnes». Contribution essentielle pour un pays qui émet 7% des émissions mondiales de CO2, en troisième place derrière la Chine et les Etats Unis. Mais peut-on couper des forêts centenaires et les replanter ailleurs, avec des effets similaires pour le climat ? Et par quelle reforestation ? Libération a enquêté dans deux Etats, où ces pratiques se révèlent inquiétantes.

«Permettre à d’autres arbres de pousser naturellement»

Le Telangana, d’abord, dans le sud-est de l’Inde. En 2015, le gouvernement régional y a lancé un plan très médiatisé, qui aurait déjà permis la plantation de 2,2 milliards d’arbres, pour l’essentiel grâce aux fonds alloués à la Campa. Dans le district de Kothagudem, dans l’est de l’Etat, le responsable local du service des forêts, Ranjit Nayak, nous mène sur une plantation de 25 hectares, lancée en 2018 pour «compenser» la coupe de milliers d’arbres lors de la construction d’un grand canal d’irrigation. Au total, le chantier a conduit à la déforestation de 1 531 hectares, compensée par de nombreuses plantations. Ranjit Nayak insiste sur la diversité : treize variétés sont plantées ici, dont du ficus et du terminalia arjuna, aux propriétés médicinales. Mais aussi du palissandre, appelé sheesham en Inde, très demandé par les ébénistes. «L’objectif est de reproduire la forêt naturelle adjacente», explique le jeune cadre forestier, qui a commencé sa carrière dans une multinationale de l’informatique. Le bambou envahit rapidement l’espace, mais les autres pousses semblent bien se porter, «avec 85 % de survie», assure-t-il. «Quand nous avons commencé, cette terre n’était couverte qu’à 10 % par de la végétation. On est aujourd’hui à environ 40 % et cela va continuer à se densifier, car nous avons laissé 3 mètres entre chaque plante, pour permettre à d’autres arbres de pousser naturellement.»

Avec ou sans Ranjit Nayak, Libération a visité une dizaine de plantations estampillées CAMPA dans la région. Elles comptent entre sept et treize espèces différentes, ce qui est supérieur à la moyenne du programme. Au niveau national, 53 % des plantations mises en place par le mécanisme entre 2015 et 2018 comptaient moins de six variétés, selon les chiffres officiels. Cette campagne de reforestation massive a toutefois fait exploser les conflits de terres, surtout avec les populations tribales qui en vivent depuis des générations, mais n’ont pas toujours de titre de propriété. «Depuis 2017, je reçois énormément de demandes de soutien, témoigne Sreenivasram Keesari, un avocat tribal du district de Kothagudem. Des milliers d’hectares ont été saisis aux populations tribales dans l’Etat. Sous le prétexte de planter des arbres, ils nous chassent de nos terres.» Une loi fédérale permet en théorie à ces communautés locales d’obtenir un titre de propriété d’une terre, si elles peuvent prouver qu’elles travaillaient dessus avant 2005, et le service des forêts assure utiliser des données satellites pour réaliser les contrôles. Mais ces derniers mois, la tension ne fait que croître, entraînant de violentes manifestations et des arrachages de pousses plantées sur les terres contestées.

Ecologie locale bouleversée

Un autre Etat génère bien davantage de frustrations : le Chhattisgarh. Situé dans l’est de l’Inde, il est le deuxième plus grand producteur de charbon du pays. Une ressource essentielle, car elle alimente les deux tiers de l’électricité du pays, mais dont l’extraction a entraîné une déforestation massive. Le Chhattisgarh est, logiquement, devenu le deuxième bénéficiaire des fonds Campa. Mais la reforestation bouleverse l’écologie locale. Le chef du village de Tumayabra, Ram Singh Bayaga, nous mène sur une plantation Campa «diversifiée», selon le panneau officiel, lancée il y a deux ans pour «densifier» une ancienne forêt éparse. «Ils plantent principalement du teck, il y en a partout maintenant, affirme-t-il en montrant les lignes d’arbres. Et c’est un problème, car le teck prend toute l’eau et ne laisse rien pousser autour. Avant, on avait d’autres plantes, cela rafraîchissait l’environnement. Aujourd’hui, même l’hiver il fait très chaud. Voilà la différence entre leur plantation et nos forêts.» Entre les arbres, cette communauté avait l’habitude de faire pousser du millet – l’Inde est le premier producteur mondial de cette céréale. Mais l’accès au terrain leur est désormais interdit.

A quelques dizaines de kilomètres de là, même scénario, et même désarroi. Le président du comité des droits forestiers au conseil du village de Bagdara, Agnu Singh, parle des arbres de la forêt locale comme de sa ligne de vie. Une ligne qui se raccourcit : «Ces arbres anciens représentent tout pour nous. Ils servent pour notre alimentation, pour nous soigner ou pour construire nos maisons. Mais depuis deux ans, le service des forêts a commencé à en couper beaucoup pour planter du teck, qui rend le sol sec. C’est tout l’environnement qui va changer avec leur plantation.» Le responsable régional du programme Campa, Srinivasa Rao, assure de son côté que les plantations sont «mixtes, que la plantation de teck est justifiée car c’est une variété endémique, et que les populations locales sont consultées pour choisir les espèces à planter». Une affirmation qui semble, en partie au moins, éloignée de la réalité du terrain.

Aucun rapport exhaustif

Au-delà de ces exemples locaux, il demeure difficile – voire impossible – d’avoir une vision globale du programme de reforestation, tant il opère de manière opaque. Entre 2014 et 2019, 6,7 milliards d’euros ont été versés au fonds Campa, mais aucun rapport exhaustif ne détaille quelles variétés sont plantées et où, ni le taux de survie de ces pousses. L’année dernière, l’Inspecteur général des forêts, qui dépend du ministère de l’Environnement, a lui-même reconnu que «70 % des données sur la reforestation compensatoire [étaient] incorrectes».

Selon le gouvernement, toutefois, cette reforestation serait efficace : la couverture forestière de l’Inde se serait étendue de 1,5 % entre 2015 et 2019, et New Delhi affirme donc être sur la bonne voie pour remplir son engagement de la COP21 de Paris, de créer un énorme réservoir à carbone. Cette affirmation est cependant contestée : les différents scientifiques et spécialistes forestiers interrogés par Libération affirment qu’il n’existe pas de données précises permettant de calculer la capacité de toutes les forêts indiennes à absorber du carbone. Du reste, le piège se trouve derrière le terme de «couverture forestière» : en Inde, cela comprend tout espace de plus d’un hectare recouvert de plus de 10 % de végétation, et inclut donc les nombreuses plantations de thé ou d’eucalyptus, pourtant bien moins bénéfiques pour l’environnement. Or, ce sont ces zones non forestières, souvent composées de plantations commerciales, qui ont fortement augmenté.

«Aucune plantation de teck ou d’eucalyptus ne peut égaler la capacité de la forêt tropicale à absorber du carbone, souligne en outre le chercheur Anand Osuri, spécialisé en écologie forestière à la Nature Conservation Foundation, qui a dirigé une étude sur le sujet. Une monoculture de teck peut, à la limite, en absorber autant qu’une forêt à feuilles caduques, mais cette plantation sera bien plus vulnérable. Et elle en capturera moins dès qu’il y aura une sécheresse, par exemple. La forêt tropicale est donc irremplaçable.»